Quand le collectif devient moteur : un exemple sur la Course aux nombres en ULIS collège

Cet article a été écrit pour le Café Pédagogique.

Lorsqu’on est enseignant, l’ « effet groupe » n’évoque pas forcément des expériences positives : nous avons tous en tête des exemples de comportements d’élèves très différents selon qu’ils se trouvent ou non au sein d’un groupe. En ce sens, le groupe ne semble pas agir de façon constructive. Mais le groupe a aussi des effets positifs puissants : il peut agir comme un levier lorsque le sentiment d’appartenance se conjugue avec une motivation autonome, dans le sens de la théorie de l’autodétermination[1]. En voici un exemple : la Course aux nombres dans un dispositif ULIS de collège.

La Course aux nombres est un dispositif inter-académique, qui vise à développer les automatismes en calcul mental. Deux fois dans l’année scolaire, au mois de mars (lors de la semaine des mathématiques) et en fin d’année, les élèves de collège concourent pour résoudre 30 questions en 9 minutes. La course aux nombres existe aussi dans l’élémentaire, pour le lycée et en section de technicien supérieur. L’idée n’est pas simplement de proposer ces deux courses pour mesurer les progrès : les enseignants qui font participer leurs élèves les entraînent, régulièrement et de façon progressive. La Course aux nombres motive les élèves, car ils identifient leurs progrès et les points à améliorer.

En classe dite ordinaire, la plupart des élèves peuvent concourir sur des énoncés qui correspondent à leur niveau de classe. Mais comment faire dans un dispositif ULIS collège, qui accueille des élèves en situation de handicap, empêchés dans leurs activités scolaires par des troubles neuro-développementaux, issus de la 6e à la 3e, mais de niveaux compris entre le cycle 1 et le cycle 4 ?

Jusqu’à l’année dernière, je proposais des Courses aux nombres individualisées. C’était chronophage : j’élaborais des sujets hebdomadaires sans tables de multiplications mais avec du calcul littéral pour les uns, sans décimaux mais avec des probabilités pour les autres, etc. Je devais générer autant de sujets que d’élèves, ou presque. Ces productions étaient déjà facilitées par l’usage d’outils tels que Mathalea ou AleaTex, mais cela restait fastidieux. Et surtout, le résultat était décevant : les élèves ne s’impliquaient pas vraiment, ou plutôt s’impliquaient parce que je leur demandais de réaliser cet exercice, mais sans conviction, sans envie. Les progrès étaient inégaux, sensibles mais très en-deçà de ce que j’avais souhaité au terme d’une année scolaire.

J’ai donc repris ma copie cette année : je n’allais tout de même pas baisser les bras et me passer d’un outil que je sais si pertinent et efficace en tant que prof de maths. J’ai changé de méthode : je me suis dit que sans doute les élèves seraient motivés par un défi commun. Exit donc les sujets multiples, pour un sujet unique. Mais comment le construire ? J’ai réfléchi, effectué différents essais pour moi-même, puis je me suis fixée sur un sujet progressif, avec des questions du CP à la 3e : 6 questions de CP, 5 de CE1, 2 de CE2, 3 de CM1, 1 de CM2, 1 de 6e, 5 de 5e, 4 de 4e et 3 de 3e. Un sujet à la Prévert, comme les élèves qui bénéficient du dispositif ULIS que je coordonne.

J’ai expliqué tout ceci aux élèves et présenté le premier sujet. Ils ont travaillé dessus pendant le temps qu’ils souhaitaient, compris entre 7 minutes et 55 minutes. Le matériel et les affichages demeurent accessibles (les cubes de numération, la file des entiers, le glisse-nombres, etc.). Une fois ce premier sujet traité, j’ai corrigé et rempli une fiche de progrès par élève, avec le score atteint, le temps consacré et un objectif sous la forme d’un nombre de points idéal à obtenir, peu importe en combien de temps de travail sur le sujet. Ces objectifs vont, pour cette période, de 3 points sur 30 à 30 points sur 30.

Cela fait maintenant trois semaines que nous travaillons la Course. Chaque semaine nous travaillons 8 questions tous ensemble, et chaque élève a le droit d’en choisir deux ou trois supplémentaires sur lesquelles il veut des explications. Les effets de cette façon de procéder sont assez éblouissants :

  • Les élèves ont accompli des progrès remarquables : tous ont atteint, voire dépassé l’objectif que j’avais fixé à la troisième semaine ;
  • Chacun se met en projet pour la semaine suivante, développe des stratégies, en discute avec moi ou avec ses pairs, s’inspire des idées des autres ;
  • Les élèves travaillent ensemble : ils composent individuellement, mais se corrigent les uns les autres lorsque je leur rends un sujet. Le fait d’avoir le même sujet permet cela, alors que c’était impossible les années précédentes. Je prévois des moments d’échanges dédiés, pour entretenir ces cogitations collectives ;
  • Le sujet hebdomadaire n’est pas traité au même moment par tout le monde, car je n’ai jamais tous les élèves en même temps, ou bien ils ne sont pas tous prêts parce que nous n’avons pas corrigé leur travail de la semaine précédente. Alors lorsque certains composent alors que d’autres non, ils s’encouragent. En particulier, visualiser la moyenne du groupe est un moteur pour leur motivation : chaque point compte, pour le groupe. Il n’y a aucune moquerie : lorsque l’élève qui avait obtenu 1/30 deux semaines de suite a atteint 4/30 la troisième fois, ses camarades l’ont applaudi et félicité de contribuer à apporter plus de points au collectif. Il n’y a ni moqueries, ni comparaison entre élèves ;
  • À force de progresser, les élèves arrivent à des questions qu’ils ne savent pas résoudre. C’est ainsi que le calcul littéral a débaroulé en force dans le dispositif, avec une motivation pour apprendre vraiment très forte ;
  • Ils en redemandent… Si j’obéissais aux vœux des élèves, nous ferions des Courses aux nombres tous les jours. Mais non, nous suivons mon déroulé.

Lors de la prochaine période, je continuerai, en complexifiant : les questions seront mélangées, le temps réduit. Quelles que soient les évolutions que j’apporterai, elles doivent permettre de conserver ce collectif et cet état d’esprit. C’est ce qui porte les élèves dans ce projet. Finalement, je suis plus efficace avec un sujet moins précis pour chacun, mais motivant pour tous.


[1] Edward L. Deci et Richard Ryan


En savoir plus sur Pierre Carrée

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire