Faut-il individualiser les apprentissages ?

Un article écrit par Sylvain Connac sur le site Sciences humaines, en date du 21 février 2026, a retenu mon attention : son sujet est au coeur d’une mutation actuelle assez fondamentale et il fait le point de façon claire et complète sur la question abordée. Cette question, c’est : « École : faut-il vraiment individualiser les apprentissages ? »

La conception universelle des apprentissages (CUA) se déploie dans le paysage éducatif français, bien après que d’autres pays s’en sont emparés. Elle représente à mon sens une mutation de fond, car elle est bien plus puissante que ce qu’on désigne par le mot « inclusion ». En effet, l’inclusion amène à désigner des élèves comme différents d’une norme (floue, variable et subjective). En elle-même elle présente dès le départ une contradiction. Elle trie, donc, et mène assez naturellement à une typologie de troubles. Or peu importent les troubles de nos élèves : ce qui compte, c’est de les faire avancer le plus loin possible dans leurs apprentissages et le développement de leurs compétences, pour contribuer à ce qu’ils deviennent des adultes autonomes et éclairés. Et pour cela, nous avons à identifier leurs besoins. Alors c’est vrai, certains troubles correspondent à certains besoins (et encore : aucun trouble n’est stéréotypé au point qu’on devine les besoins de la personne concernée). Mais si on dispose de la connaissance des besoins de l’élève, on n’a pas du tout besoin de savoir s’il y a trouble et quel trouble. De plus, des élèves ont des besoins éducatifs particuliers sans être porteurs de troubles.

Une tendance a d’abord été de faire disparaître le mot « inclusion » au profit par exemple de « école inclusive », mais il demeure qu’aujourd’hui l’inclusion traîne ses casseroles : elle devient de plus en plus un problème, un poids, une raison de pénibilité de notre métier. Or nous nous adressons à toutes et tous les élèves. C’est un principe fondamental de notre école. D’ailleurs, la diversité est une richesse pour les apprentissages. Elle complexifie le métier d’enseignant, c’est vrai. Dans la réflexion pédagogique, didactique, mais aussi dans ce qu’on appelle la gestion de groupe. C’est là la partie émergée de l’iceberg : lorsqu’on est mis en difficulté, lorsqu’on se sent dans une situation de danger professionnel, on souffre. C’est là que la logistique pourrait aider, avec la possibilité de se former dans de bonnes conditions, des effectifs raisonnables dans les classes, du coenseignement possible, des personnes ressources pour soutenir et accompagner, des AESH pour les élèves qui en ont besoin, etc. Ce n’est pas toujours le cas.

Comme l’écrit Charles Gardou, « il n’y a pas de vie minuscule », et cela vaut à l’école. L’école inclusive donne au plus grand nombre d’enfants possible une place d’élève, et c’est important. Alors rien n’est simple, la situation n’est pas idéale, mais si nous voulons participer à construire une société vraiment inclusive, il nous faut trouver les ressources pour contribuer le plus fort possible.

Une des voies qui est apparue comme une solution, c’est l’individualisation. C’est le sujet de l’article de Sylvain Connac :

Une série de pédagogies se sont développées autour de la notion d’individualisation. Partant d’une intention louable – reconnaître la singularité de chaque élève –, elles ambitionnaient de proposer un enseignement « sur mesure », dans lequel chacun suivrait un parcours individualisé, sur la base de consignes adaptées.

Sylvain Connac, Sciences humaines, 21/02/2026

Cet enseignement sur mesure, c’est par exemple le recours aux plans de travail, version papier ou version numérique. Si l’idée semble assez naturelle et constructive, les résultats sont décevants en termes de performances :

Guy Avanzini, pionnier du champ, a comparé les performances de plusieurs milliers d’élèves, certains travaillant exclusivement de manière individualisée, d’autres suivant un enseignement uniforme. Alors qu’on s’attendait à voir les premiers surnager, ce sont les seconds, habitués des cours magistraux, qui obtiennent les meilleurs résultats aux tests d’évaluation, les premiers se trouvant démunis face à la moindre difficulté.

Sylvain Connac, Sciences humaines, 21/02/2026

D’autres travaux de recherche montrent les défauts de l’individualisation : une charge de travail démultipliée pour les enseignants, des exigences scolaires en baisse, la perte du levier qu’est le groupe, avec tout ce que cela implique sur les compétences psychosociales.

Dans une conférence de consensus publiée en 2017, le Conseil national de l’évaluation scolaire (CNESco) a mis en évidence les effets ségrégatifs des pratiques de différenciation : non seulement elles tendent à creuser les écarts entre les élèves, mais elles contribuent aussi à un abaissement du niveau global.

Sylvain Connac, Sciences humaines, 21/02/2026

C’est là que la CUA apporte des solutions. Pas magiques, pas absolument universelles malgré le « U » de l’acronyme, mais vraiment puissantes. La CUA, ce n’est pas une baguette magique, mais c’est une proposition de réflexions et d’outils dont chacun peut s’emparer pour l’adapter à son contexte et à son style pédagogique. C’est un idéal vers lequel on tend : trouver un chemin et des modalités qui embarquent tous les élèves pour les faire avancer. Pour cela, on considère chaque élève dans son intégralité : comme une personne, avec ses besoins éducatifs, du point de vue cognitif, psychologique, au regard de son projet, etc. Et on a là la possibilité d’ « articuler l’individu et le groupe dans toute démarche éducative« , comme l’écrit Sylvain Connac : la coopération et la collaboration sont des leviers pour tous et pour chacun. La CUA donne aussi l’occasion d’interroger différemment l’idée d’autorité, sous la déclinaison d’autorité éducative, « avec l’idée de faire de la classe un espace sécurisant et propice aux apprentissages« .

Cela étant, la CUA s’apprend, et s’enseigne. Elle peut nécessiter elle aussi un accompagnement. Sylvain Connac conclut très justement son article ainsi :

Les enseignants disposent de solutions variées face à l’hétérogénéité. Mais elles ne se diffuseront pas d’un coup de baguette magique. De la formation pédagogique, du volontarisme politique, des ressources matérielles et du temps seront nécessaires : il faudrait en moyenne deux ans pour transformer les postures professionnelles.

Sylvain Connac, Sciences humaines, 21/02/2026

Je vous invite à lire l’intégralité de l’article, disponible ici.


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