Bernard Desclaux est un collègue, CPE en retraite. Il anime un blog, Le blog de Bernard Desclaux, dans le but de partager sa réflexion sur l’organisation de l’orientation, le système éducatif et les méthodes de formation. Il a publié récemment une série d’articles sur la note qui proposent en même temps une approche historique et explicitent tout un tas de non-dits, voire d’impensés sur le terrain :
À quoi sert vraiment une note scolaire ?
Quand tout se jouait aux compositions trimestrielles
1969 : quand l’évaluation a phagocyté la classe
Le conseil de classe, théâtre du pouvoir décisionnel
Du contrôle continu aux algorithmes : la note comme matière première du tri
La note : ce qu’elle cache et ce qu’elle révèle
La forme scolaire française, l’autorité et la tentation de la note sommative
Et le dernier en date : Docimologie : l’attaque frontale contre le pouvoir enseignant
Ces huit articles sont vraiment très intéressants. Je vous en conseille la lecture intégrale. Pour ma part, je vais me focaliser sur le dernier, sur la docimologie, au regard des apports d’articles antérieurs.
Bernard Desclaux explique très bien comme la note a façonné en France le rapport à l’autorité, comme elle a imprégné les pratiques et même les inconscients des enseignants, des élèves et des familles. La menace du « ce sera (peut-être) noté » modifie les comportements. Une conséquence est que « ce qui n’est pas noté est perçu comme moins important, voire optionnel. La forme scolaire elle-même encourage cette logique : cours, puis exercice, puis devoir noté« .
Pour l’enseignant, une part du travail consiste à dire non : « Non, tu n’auras pas ce que tu veux. Non, tu n’iras pas là. Non, tu redoubleras. » La note fournit une couverture à ces refus : elle permet de dire que ce n’est pas l’enseignant qui décide, c’est la note, c’est le résultat, c’est objectif. La note transforme une décision humaine et potentiellement contestée en donnée quasi mécanique.
La note est aussi utile à un autre niveau que la classe, toutefois : elle permet de certifier, de trier et de hiérarchiser, d’orienter. Mais sa fonction de gouvernance dans la classe, d’autant plus ces temps-ci, est fondamentale pour comprendre la quasi dépendance des enseignants pour la note. Et pourtant, l’autorité réelle de l’enseignant ne gagne rien par la note et ses usages.
Elle (la note) permet, au jour le jour, de « tenir » la classe malgré cette impasse. Elle est comme une béquille qui permet de marcher quand la jambe est cassée, sans guérir la fracture.
Pour les enseignants, la note présente d’autres aspects délétères : elle est l’arbre qui cache la forêt, forêt constituée de l’élaboration de progressions et de programmations, production de contenus pédagogiques et didactiques adaptés, évaluations comprises, réflexions sur les gestes professionnels, évaluer des productions des élèves, fournir un retour qui soit constructif et utile… Un métier, quoi.

Bernard Desclaux écrit ses articles d’une façon très neutre, sans se positionner personnellement par rapport au bien-fondé de la note. C’est d’ailleurs un des intérêts de ses écrits, en plus qu’ils sont argumentés, étayés de ressources et clairs. Il en vient à poser cette question : au fond, à quoi sert la note, dans la réalité ? Décrit-elle un élève, ou bien permet-elle de décider de son parcours ? C’est une question importante, car de l’objectif premier de la note découle aussi ses usages.
J’en arrive au huitième article de Bernard Desclaux : Docimologie : l’attaque frontale contre le pouvoir enseignant.
La docimologie, née en France en 1920, tend à « passer du jugement « artisanal » de l’enseignant à la mesure « scientifique » ».
Pour comprendre cette spécificité, il faut revenir à un changement révolutionnaire : le remplacement des principes de l’Ancien Régime (le sang, l’hérédité, l’achat des charges) par le principe de la méritocratie. L’examen devient l’instrument central de cette révolution. Il donne une légitimité nouvelle : ce n’est plus la naissance qui décide du rang social, c’est la « valeur » de la personne, sa performance mesurée par l’épreuve. C’est un basculement radical.
Puisqu’il faut mesurer une valeur, on note. Mais très vite une question se pose : que mesurent les notes ? Est-ce vraiment un système objectif, efficace et juste ?
La réponse ne tarde pas, par exemple avec Henri Piéron, psychologue français : pour des performances similaires, le « où », le « qui » et le « quand », ainsi sans doute que le « pourquoi », font varier la note. Oui, mais. La note est pratique, synthétique, voire tranchante. Elle a le pouvoir de clore le débat, par sa qualité de nombre, son aspect mathématique qui lui donne un aspect de vérité. Même si, tout le monde le sait (enfin, j’espère), c’est faux. Et puis elle est cet instrument de pouvoir immédiat, parfois vu comme l’eau qui éteint le feu du bazar grandissant dans la classe. Elle ne contribue en rien à l’autorité éducative, mais peu importe. Et puis l’enseignant prend le risque de se transformer en évaluant, au contraire de la conception anglo-saxonne « selon laquelle « enseigner = faire acquérir, former » et l’évaluation en est un moyen, non la fin ».
La docimologie n’a pas échoué parce qu’elle était scientifiquement faible — au contraire, ses travaux sur les biais de notation étaient rigoureux et convaincants. Elle a échoué parce qu’elle attaquait de front un savoir-faire que les enseignants français considéraient comme fondamental à leur profession : le pouvoir de juger et d’évaluer les élèves.
Au final, la docimologie interroge différemment l’acte dévaluer en lui-même, l’objectifs de l’évaluation. On arrive tout au coeur de la question.
L’histoire de la docimologie est donc l’histoire d’une attaque frontale contre le pouvoir enseignant — une attaque portée au nom de la science et de la rationalité. Mais c’est aussi, inconsciemment, une attaque contre la façon dont l’école française mélange deux fonctions de l’évaluation : certifier les apprentissages et circuler les élèves (les trier, les répartir).
Le prochain article de Bernard Desclaux, dans cette série passionnante, portera sur les deux fonctions de l’évaluation : valider les apprentissages et répartir les élèves dans les filières.

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