Comment gérer l’évaluation des élèves à besoins éducatifs particuliers ?

Je suis coordinatrice en ULIS collège. Le dispositif ULIS agit en appui à la scolarité des élèves qui en bénéficient : dans leur classe de référence, les élèves suivent un maximum d’apprentissages, parfois accompagnés d’AESH, le plus souvent pas. Dans le dispositif ULIS les élèves notifiés apprennent, remédient, construisent un projet de façon la mieux adaptée et choisie possible.

Extrait de présentation de l’ULIS dans la plaquette de rentrée

Mon métier consiste donc d’abord à enseigner, de façon adaptée. Par ailleurs je suis personne-ressource auprès des adultes de l’établissement (voire de la circonscription, voire plus : je le suis aussi pour les professionnels qui tutorent les élèves en stage) : je les aide à développer leurs gestes professionnels pour l’école inclusive.

Deux boussoles s’agitent en permanence et m’amènent à réguler mes pratiques : veiller au bien-être des élèves et les amener à l’autonomie.

Veiller au bien-être des élèves s’entend dans le sens où les élèves notifiés ULIS sont forcément des élèves à besoins éducatifs particuliers, de surcroît en situation de handicap. Ils ont davantage de risques d’être touchés par la vulnérabilité scolaire. Leurs parcours scolaires (et parfois leurs parcours de vie) ont presque toujours des airs de sentiers pas faciles à arpenter. Cela induit de l’anxiété, un manque de confiance en soi, aux adultes et au pairs, des acquis scolaires hétérogènes, la peur de l’avenir et beaucoup de frustration. Mais veiller au bien-être n’aurait aucun sens si ce n’était pas assorti d’une grande ambition pour ces élèves : ce ne sont pas de pauvres petites choses à « protéger ». Ce sont des personnes en développement, à amener vers une vie la plus autonome possible, avec une place dans la société qui leur convienne, et en capacité d’effectuer leurs choix de vie de façon éclairée.

Cela m’amène au propos de cet article, qui émane d’une question posée par un enseignant : comment gérer l’évaluation des élèves à besoins éducatifs particuliers ? Peut-on, doit-on les envoyer traiter leur évaluation hors de la classe ?

À mon avis, si lors de l’évaluation on se sent obligé d’externaliser l’élève, pour qu’il réalise l’évaluation ailleurs, c’est qu’en général il y a un souci.

D’abord quant au message qu’on fait passer : « Tu as suivi la séquence avec ta classe, mais tu n’es pas capable de réaliser l’évaluation seul ». Mais pourquoi ? L’élève n’a-t-il pas pu accéder aux apprentissages, ou bien n’est-il pas en mesure de mémoriser, ou d’écrire lui-même ? Dans tous les cas des solutions sont envisageables : retravailler la construction de la séquence, outiller l’élève pour la réactivation de connaissances, lui proposer des outils (technologiques, évaluation adaptée…). C’est là que je peux intervenir pour soulager mes collègues. Car attention, tout ceci n’est ni aisé, ni reposant. Le soutien d’enseignants spécialisés, de formateurs, de l’institution toute entière est nécessaire. Dans tous les cas, il est légitime de s’interroger sur la cohérence qu’un élève soit jugé en mesure de suivre une séquence, mais pas de réaliser l’évaluation. De plus, l’évaluation donne de la valeur, communiquée à l’élève, à sa famille, à l’équipe pédagogique. Sans possibilité de la réaliser, que cela signifie-t-il ? Qu’il n’y a aucune valeur à attribuer ? Tout cela montre comme il est important de passer à la conception universelle des apprentissages, bien plus puissante que le concept d’inclusion tel qu’il est envisagé aujourd’hui dans les faits.

Ensuite, externaliser l’élève lors des évaluations pose un autre problème, très concret : la possibilité qu’on lui donne (ou non) à se projeter et à construire son avenir scolaire. Lorsqu’ils seront lycéens, les élèves bénéficieront peut-être de l’appui d’un dispositif ULIS lycée, mais pas forcément. Même si c’est le cas, ces dispositifs sont organisés différemment : le coordinateur suit les élèves, mais il n’y a pas de regroupement dans le dispositif, pas d’extraction de classe de référence. Il faut donc que les élèves soient en mesure de suivre tous leurs cours, de réaliser toutes leurs évaluations dans leur classe. Il ne s’agit pas d’ « encaisser un choc », mais de s’y préparer, en amont, progressivement et de façon opérationnelle. Sinon, on les garde au chaud en ULIS collège puis on les laisse partir vers l’échec. Or ces élèves peuvent réussir, j’en ai de nombreux exemples.

Enfin, lorsqu’on envoie un élève « faire son évaluation dans le dispositif ULIS », cela me met en difficulté dans mon métier. Imaginez que vous êtes en train de faire classe, par exemple que vous animez une séance sur la Révolution française, et là, paf, trois élèves arrivent avec un travail à faire sur le prétérit en anglais. Forcément, c’est compliqué. Certes, ce point semble accessoire, car il ne met en difficulté que moi, mais en réalité c’est une représentation des métiers de l’enseignement spécialisé (et donc aussi de l’école inclusive) qui est interrogée.

Je comprends la question de l’enseignant. Il fait bien de la poser, car ensemble nous avons pu réfléchir à ses propres besoins et représentations, ses frustrations et ses désirs. Nous avons trouvé des pistes exploitables immédiatement, et nous en sommes repartis avec de l’énergie. Me poser cette question n’est pas facile en soi, et montre que ce collègue est en mouvement, se remet en question de façon constructive. Pas si facile par les temps qui courent… Mais indispensable, car nous travaillons avec des humains en pleine croissance à tous égards.

La bienveillance n’est pas toujours là où on croit qu’elle se niche. De même pour la maltraitance qu’on nous sert à toutes les sauces (et qui n’est pas une chimère, mais ne doit pas devenir un mot-paravent non plus). Faire grandir un élève à besoins éducatifs particuliers, c’est aussi l’amener à aller plus loin, à « faire comme tout le monde », non pas pour uniformiser, mais pour pouvoir contribuer à construire son avenir. Or « faire comme tout le monde », c’est jongler entre des adaptations qui rendent possible et la réalisation d’un objectif commun.

Et c’est possible, tous ensemble, dans l’écoute et le respect.


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