lément Peruyero, conseiller scientifique – doctorant, a produit une note de synthèse publiée par le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan. Elle porte sur les corrélations entre la situation de pauvreté dans l’enfance et l’adolescence, et les conditions de vie des jeunes adultes et s’intitule La pauvreté en héritage.
Clément Peruyero a suivi une cohorte d’élèves pendant seize ans (entre 2007 et 2023), de leur entrée au collège jusqu’à l’âge de 26-27 ans. Il s’est concentré sur trois axes principaux : le niveau de diplôme atteint, la parentalité et le contexte socioéconomique de la commune de résidence en début de vie adulte. La question du genre se greffe aussi sur les observations. Cette étude est importante, car la France ne disposait pas, jusqu’à aujourd’hui, de données longitudinales couvrant une période suffisamment longue sur les trajectoires de pauvreté de l’adolescence à l’âge adulte, ainsi que sur les effets les plus précoces de la pauvreté.
S’il n’est pas surprenant, le constat est terrible et ne peut pas nous laisser dans la résignation : un enfant pauvre a un risque bien plus élevé de le rester à l’âge adulte, du fait de l’impact multidimensionnel qu’auront exercé ses conditions de vie (sur son bien-être ,son développement cognitif, social, sanitaire et personnel). Ces effets se cumulent et se renforcent tout au long de l’enfance, jusqu’à l’âge adulte.
La pauvreté ne fait pas l’objet d’une définition consensuelle
- Au sens de l’Union européenne, sont pauvres les personnes dont les ressources matérielles, culturelles et sociales sont si faibles qu’elles
sont exclues des modes de vie minimaux acceptables dans la société ; - L’approche monétaire considère comme pauvres les personnes vivant avec moins de 60 % du niveau de vie médian ;
- L’approche par les conditions de vie mesure le cumul de privations de biens et de services subies par les membres d’un foyer faute de ressources financières ;
- L’approche administrative pose le recours à l’assistance publique comme critère ;
- L’approche subjective se focalise sur la perception qu’ont les individus de leurs propres ressources ou de leur niveau de consommation.
Dans sa note, Clément Peruyero indique que la principale limite de ces caractérisations est qu’elles reposent sur des enquêtes menées dans la population, et que de fait ces enquêtes ne ciblent justement pas une partie des personnes les plus précaires, qui sont invisibles. De plus, définir et mesurer la pauvreté des enfants est encore plus difficile. Dans la note, on considère qu’un enfant est pauvre lorsqu’il « n’a pas accès aux besoins essentiels à son bien-être et à son développement, tant cognitif que sanitaire, social et personnel ».
Selon les indicateurs conventionnels présentés plus haut, la pauvreté des
enfants est très élevée : plus d’un enfant sur cinq vit sous le seuil monétaire, avec un risque nettement accru dans les familles nombreuses et monoparentales, alors même que les échelles d’équivalence utilisées sous-estiment ce risque pour ces ménages. Ces indicateurs reposent toutefois sur des hypothèses contestables – comme le partage égal des ressources financières au sein du ménage, ou le fait qu’une privation déclarée par le ménage est réputée subie par tous ses membres – alors que des travaux qualitatifs ont montré que, dans les familles pauvres, les parents priorisent d’abord les besoins des enfants.

La corrélation entre pauvreté et performances cognitives au collège
La lecture de toute la note est intéressante, car elle offre des éléments de mesure scientifiques et clairement accessibles. Pour nous qui sommes enseignants, je trouve cette infographie particulièrement frappante :

En tant que coordinatrice de dispositif ULIS, j’observe de façon très claire que les élèves notifiés sont de façon très sur-représentée en situation de pauvreté ou de vulnérabilité sociale au niveau familial. Sur ce diagramme en barres, ce constat personnel est documenté.
Cela se retrouve aussi au niveau des diplômes :

L’étude présente aussi les répercussions aux niveaux de l’emploi, du nombre d’enfants, de la mobilité, et des différences de genre : sur le diagramme suivant, NEET signifie « ni en emploi, ni en études, ni en formation ». On lit une inégalité de genre beaucoup plus prégnante en situations de pauvreté. C’est ce que Clément Peruyero qualifie de « surpénalité » :

L’importance cruciale de l’école
Le niveau de diplôme atteint occupe une place prépondérante dans la transmission de la pauvreté à l’âge adulte : un niveau suffisant de diplôme permet l’accès au marché du travail et réduit la probabilité d’avoir un enfant à l’âge de 26-27 ans. Or la parentalité exerce un effet significatif sur le risque d’être ni en emploi, ni en études, ni en formation, d’autant qu’elle présente aussi le risque d’interrompre ses études.
Evidemment, les politiques publiques sont les premières responsables et les premières en capacité de changer cette situation inacceptable : favoriser la mixité sociale au collège est par exemple un levier important. L’accompagnement des familles, par des structures encadrées et identifiées, dans le respect et avec ambition, est indispensable. Mais nous aussi, dans nos établissements, pouvons oeuvrer pour davantage d’égalité des chances : les dispositifs de soutien scolaire, l’accès à la progression, les conditions d’orientation, la façon dont nous présentons les tâches, leurs contextes sont des éléments importants. Nous ne suffisons pas, nous ne sommes pas des initiateurs décisifs d’un changement de fond et durable, mais nous ne sommes pas non plus dans l’incapacité d’aider nos élèves. Seulement pour nous, c’est à une petite échelle locale. Et ça, nous sommes d’accord que ce n’est pas assez.
En tous cas, c’est là aussi que se niche la lutte contre la vulnérabilité scolaire, et sa prévention.
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