« Nous, c’est collectif et solidarité »

Lors de la journée portes ouvertes de mon collège, des élèves sont venus en nombre pour jouer le rôle d’ambassadeurs. Rien que le fait qu’autant d’élèves aient accepté de venir un samedi matin au collège, pour participer à son rayonnement, est un signe tout à fait requinquant. Ils et elles étaient là, tout fiers dans leurs tee-shirts au logo du collège, prêts à se mettre à disposition des familles qui venaient visiter. Ces élèves, de tous niveaux, avaient bien été formés : ils savaient quoi dire, où aller, dans quel ordre, s’exprimaient avec une amabilité très soignée. Un plaisir à voir, quand le quotidien scolaire nous marque davantage par les moments douloureux ou violents d’une façon ou d’une autre que par tous ces autres moments, pourtant, de joies, de partages et d’apprentissages.

Parmi les élèves ambassadeurs, quatre étaient des élèves qui bénéficient de l’appui du dispositif ULIS que je coordonne. J’avais trouvé ça signifiant, quatre élèves sur quatorze qui se déplacent pour participer à cette matinée. Alors quand ma voiture a refusé de démarrer, au petit matin, je suis allée (en ronchonnant, tout de même) prendre trois bus pour arriver, deux heures après ce pathétique « voum-voum-ppppof », et soutenir l’effort collectif.

J’ai bien fait. D’abord parce que c’est mon boulot, et un boulot on le fait même quand c’est un peu compliqué. Ensuite, à mon arrivée, vingt minutes après l’horaire-prof, les élèves étaient prêts, en file indienne, tout beaux et tout inquiets. Les élèves qui fréquentent l’ULIS m’ont assaillie pour exprimer leur soulagement. Pourtant, je ne leur serai d’aucune aide dans la suite de la matinée. Mais j’étais là, leur soutien affectif indéfectible. Ces élèves avaient, ensemble, écrit des phrases « pour si on a trop le trac et ça sort pu ». Ils voulaient me les soumettre, et nous les avons corrigées ensemble, je les ai recopiées à deux d’entre eux, car je pense qu’ils auraient eu des difficultés à se relire. Puis ils sont partis vers ce qui leur semblait une aventure périlleuse.

Pendant la matinée, j’ai accueilli de très nombreuses familles dans le dispositif : des familles d’enfants à besoins éducatifs particuliers, des enfants titulaires d’une notification ULIS pour l’année à venir, mais dans l’incertitude d’avoir une place dans ce dispositif, des familles simplement inquiètes pour l’entrée en sixième, rassurées de savoir qu’un lieu existe pour se replier en cas de difficultés, qu’elles soient de l’ordre des apprentissages, du bien-être ou du relationnel. Mon message, c’était « apprentissages et sécurité affective ». Et puis j’ai écouté les quatre élèves du dispositif présenter l’ULIS, quand j’en avais l’occasion. Je vous en cite un, mot pour mot :

« Alors heuuu là c’est le dispositif ULIS, c’est pour les élèves qui zont des difficultés mais bon, en vrai tout le monde il a des difficultés à des moments, et donc c’est pour ça que tout le monde peut venir quand il a un problème. La prof elle accueille tout le monde, elle va pas dire « non, toi, tu viens pas là » parce qu’il est pas du dispositif. Elle est en mode elle va trouver des solutions, et tout. Et nous bah on est accueillant aussi passque nous c’est collectif et solidarité. C’est comme ça qu’on progresse, après. Sinon c’est pas possible, on n’y arrive pas. »

Crédit : Kyowl’yx

L’élève qui a tenu ces merveilleux et très justes propos a tout compris à l’importance du climat scolaire. Ce climat scolaire dépend de l’établissement tout entier, d’abord. De la direction à la vie scolaire, des agents aux enseignants, nous faisons vivre un cadre, dans le respect de règles partagées, pour un objectif commun : enseigner pour faire apprendre, faire apprendre pour permettre de grandir. Ensuite, ce climat scolaire se décline plus précisément, peut-être plus intensément encore, dans chaque classe. Il est différent d’un enseignant à l’autre et influe très, très fortement sur le bien-être, la motivation, la réussite des élèves. Car en effet, on n’apprend pas bien si on n’est pas en sécurité physique et psychique, si on ne reconnaît pas la compétence des enseignants, si la qualité de la relation aux adultes est dégradée ou déficiente.

Autrement dit, on peut toujours élaborer les plus belles séquences du monde, la programmation la plus parfaite, choisir des documents pertinents, si la relation pédagogique n’est pas de qualité et régulière, on va vers des ennuis, des déconvenues et de douloureuses frustrations. C’est un défi, car nous venons tous et toutes avec nos vies, nos soucis, nos fatigues, nos douleurs. En faire fi le temps de la classe n’est pas toujours facile et forcément parfois nous faiblissons : cela demande une véritable constance, mélange de contrôle de soi, de bienveillance, d’ambition pour nos élèves, d’autorité éducative soigneusement réfléchie. Mais si les élèves savent qui nous sommes et ont compris ce que nous voulons, ce n’est pas bien grave. L’essentiel est là : la confiance. Mais cela ne peut exister qu’en lien étroit avec les compétences pédagogiques et didactiques, bien sûr : nous sommes enseignants.

Voyons cela comme une bonne nouvelle, à l’heure de l’IA et des fantasmes d’école numérique : tout est dans, l’humain. Chaque enseignant, chaque adulte des établissements scolaires a un rôle crucial à jouer pour la réussite des élèves.


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