Inférences et malentendus

Un mardi matin d’avril, dans le dispositif ULIS, je propose aux élèves un exercice qu’ils aiment bien : il s’agit, à partir d’un texte entendu, de restituer les informations identifiées comme importantes. Certains les restitueront à l’écrit, en rédigeant ou en dessinant, et d’autres les restitueront à l’oral. Il s’agit donc d’écouter, de mémoriser, de hiérarchiser et de restituer. Voici mon cartouche d’évaluation (tous les items ne sont pas forcément renseignés pour tous les élèves) :

Les élèves aiment bien cette activité au moins pour deux raisons de natures bien différentes : d’une part ils identifient leurs progrès, ce qui les motive, et d’autre part c’est une activité qualifiée de manière assez consensuelle de « rigolote », parce que les élèves se construisent des représentations mentales qu’ils sont obligés ensuite de déconstruire, au gré de la lecture ou lorsque nous confrontons leurs points de vue. Au départ ils n’aimaient pas du tout cette déconstruction, qui les plaçait dans une impression d’insécurité visiblement très désagréable. Mais maintenant que l’exercice est devenu coutumier et que chacun(e) a eu l’occasion de bien se tromper sans conséquence autres que de bonnes rigolades et une réflexion approfondie sur ce qui a amené à ces erreurs, tout va bien.

Nos procédons toujours de la même façon : l’exercice est annoncé, l’objectif central, les critères d’évaluation et les consignes rappelés, et reformulés par des élèves. Je lis un extrait d’album une première fois, à voix haute, lentement, en faisant des pauses entre les paragraphes, qui chacun portent un certain type d’informations. À l’issue de cette lecture, je laisse les élèves se repasser les informations captées, en silence. Certains ferment les yeux pour imaginer. Puis je relis le même texte une deuxième fois. Les élèves effectuent une nouvelle pause réflexive silencieuse puis, au signal de ma part, écrivent des phrases, des mots clefs, illustrent le cas échéant, vont dans la salle d’à côté s’enregistrer ou me raconter de quelles informations ils se souviennent.

Ce mardi-là, le texte porte sur les Inuits. Il me permet de réinvestir les mots « nomade » et « sédentaire », travaillés la semaine précédente. Je lis donc quelques paragraphes d’un livre documentaire :

Les Inuits vivent dans des régions telles que l’Alaska, le nord du Canada, le Groenland.

Autrefois, les Inuits étaient nomades et vivaient dans des tentes. Ils chassaient des caribous, des baleines, des morses ou des phoques, dont ils consommaient la viande et utilisaient la peau pour fabriquer leurs vêtements et leurs tentes.

Aujourd’hui, les inuits sont sédentaires. Ils vivent dans des maisons en bois dotées du confort moderne. Ces maisons se trouvent dans des villages ou des villes. La plupart des Inuits ont un emploi régulier. Dans les magasins, on peut toujours trouver de la viande de caribou ou de phoque. Les inuits se déplacent en motoneige.

Certains Inuits sont capables de construire des igloos. Ces constructions sont des dômes constitués de briques de neige. Un inuit peut en construire un en une heure. À l’intérieur d’un igloo, la température est de 5°C quand à l’extérieur elle descend à -50°C.

Adama est élève en classe de 5e. Il est doté d’une grande imagination et est toujours très intéressé par la découverte du monde. Il adore les documentaires animaliers. D’ailleurs, d’habitude, le mardi matin à cette heure-ci, nous regardons quelques minutes d’un documentaire pour ensuite répondre à des questions que j’ai préparées.

Entrons ensemble dans le schéma mental d’Adama. Lorsqu’il me raconte ce qui lui reste de mes lectures, c’est au départ très désordonné. Je l’aide en prenant des notes que je lui relis ensuite. Il réorganise certains éléments, décide d’en abandonner qui n’ont pas de sens pour lui, et voilà ce que cela donne au final :

Les Inuits vivent dans des régions très très froides et toute blanches.

Les Inuits c’est des animaux qui existent depuis autrefois. Ils chassent des bêtes comme des ours, des baleines ou des loutres. Ils les mangent, même la peau.

Les inuits ont beaucoup de dents. Ils se construisent des maisons en bois et en neige. Dedans ils sont bien au chaud.

Voici donc ce qu’Adama a imaginé, globalement :

À bien y regarder, Adama a retenu des éléments du texte initial. Mais ce sont des éléments déconnectés du contexte réel, piochés de façon très discrète au lieu de prendre place dans la continuité du discours. Au départ, Adama m’a dit que les Inuits aimaient bien la moto, mais il a choisi d’oublier cet élément dans sa production finale. Le mot « sédentaire » a donné l’indication « beaucoup de dents ». Comme il ne connaissait pas les morses ni les caribous, il a brodé pour introduire une liste d’animaux comme dans le texte d’origine. Tout s’explique, dans sa production, et correspond à son rythme d’écoute : j’ai eu beau lire lentement, ma lecture était fluide. Lorsqu’Adama s’est représenté mentalement un élément, il n’a pas écouté ce que je lisais pendant ce temps, et a raté un morceau de phrase.

Si je vous expose ce qu’Adama a retenu du texte, c’est que s’il a reconstruit le contenu de façon importante, il n’est pas un cas isolé. Ce qu’il a fait n’est pas absurde : il a essayé de composer quelque chose de sensé à partir d’indices. Faire reformuler à nos élèves ce qu’ils ont compris est vraiment, vraiment indispensable. Nous ne pouvons pas imaginer ce qu’ils comprennent, vu de là où ils sont, avec leur culture, leur lexique et tout ce qu’ils ignorent encore. Et imaginez alors les malentendus…


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