IA : orchestrer plutôt que déléguer, Luc Trouche

En tant qu’adhérente à l’APMEP (l’association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public), j’ai aujourd’hui reçu le magazine trimestriel de l’association, Au fil des maths.

C’est toujours avec hâte que j’ouvre cette lecture, car elle est d’une très grande qualité. Je commence toujours par lire le sommaire, puis l’édito et le mot de la rédaction, et après je navigue dans les pages selon mes envies et mon actualité.

Dans la rubrique « Opinions », c’est un article de Luc Trouche, professeur émérite à l’École normale supérieure (ENS) de Lyon, qui entame la revue. Le titre m’a d’abord instinctivement repoussée : l’IA en éducation, encore. Je comprends qu’on réfléchisse, parle et modélise sur l’IA, et l’IA en éducation, mais je trouve que ce thème écrase tout le reste. Il n’y a plus guère de place pour autre chose. Et puis je me suis dit qu’il me faut aussi ne pas me braquer, ne pas me conforter dans mes stéréotypes. En plus je suis régulièrement les publications de collègues sur le thème de l’IA, parce que je les sais de qualité et réfléchies. Alors bon… Et puis c’est Luc Trouche.

Hé bien j’ai bien fait de le lire, cet article : il m’a fait du bien, merci monsieur Trouche.

L’article commence par rappeler que toute transformation ou création d’outils secoue : les enseignants sont déstabilisés, résistent souvent en premier mouvement, et ces évolutions impactent le travail individuel comme le travail collectif.

Mais l’irruption de l’IA générative est d’ampleur, comparativement à de précédents apparitions d’outils :

Pour la première fois, un outil éducatif ne se contente plus d’assister ou d’automatiser une partie du travail : il produit un texte mathématique complet, doté d’une cohérence apparente, qu’il faut désormais apprendre à interpréter, vérifier, discuter ou retravailler.

Luc Trouche, Au fil des maths n°561, juillet-août-septembre 2026, page 4

Un paragraphe qui m’a particulièrement intéressée aborde la question de l’usage de l’IA pour enseigner les mathématiques scolaires. Luc Trouche note les possibilités, mais aussi les limites :

Les exercices proposés manquent souvent de profondeur, les synthèses réduisent la complexité conceptuelles à des slogans rassurants ou sont incompréhensibles, et les démonstrations contournent parfois les points délicats en substituant une explication réthorique à un véritable argument.

Luc Trouche, Au fil des maths n°561, juillet-août-septembre 2026, page 4

Luc Trouche conclut que l’IA est un outil qui peut participer à la préparation des contenus, mais elle ne suffit pas du tout. Il évoque l’importance renouvelée du maître. Et en effet, c’est bien l’enseignant qui est en mesure, par ses savoirs pédagogiques et didactiques, comment il peut utiliser ce que l’IA lui apporte, ou plutôt quoi lui demander, de façon précise, pour le retravailler ensuite.

Le hic, c’est qu’en partant d’un contenu généré par l’IA, la réflexion dida et péda doit être encore plus pointue qu’en phase de création « humaine ». On en revient toujours à la question de la formation, et de l’importance de développer la résistance intellectuelle face à un outil qui donne l’impression de vérité.

Luc Trouche cite Yves Chevallard :

L’observation de la manière dont est spontanément traité, à propos du système d’enseignement, le problème général du changement fait apparaître, sauf exception, une propension à survaloriser les nouveautés (envisageables) au détriment des permanences (souvent oubliées). Or le fonctionnement didactique est fait d’abord de permanences, de régularités fonctionnelles, que l’on peut exprimer par des lois s’appliquant quels que soient les objets qui entrent dans leur domaine de validité. (…) L’oubli des permanences didactiques, l’attention trop exclusivement portée aux effets épistémologiques des objets techniques introduits ainsi qu’aux renouvellements mathématiques qui peuvent en découler (alors qu’à un moment donné l’essentiel d’un programme d’enseignement est fait de contenus « anciens »), pourraient
conduire ici à négliger le problème majeur de leur statut didactique et, conséquemment, à occulter les difficultés propres à leur intégration et à leur viabilité dans la classe.
Il y a ainsi un risque que le travail d’intégration didactique demeure incomplet et que les résultats obtenus (en termes de situations didactiques créées) soient à faible viabilité. L’origine de ces
désagréments, notons-le, est toujours la même : de la relation didactique globale qu’il s’agit de faire exister et de maintenir vivante comme totalité dynamique, on tend à ne retenir que certains aspects, le savoir et le rapport de l’enseigné au savoir, en oubliant que ceux-ci ne peuvent exister seuls, dans un vide didactique, sans une « intendance » didactique fonctionnellement intégratrice.

Yves Chevallard, Intégration et viabilité des objets informatiques dans l’enseignement des mathématiques – Le problème de l’ingénierie didactique

Luc Trouche souligne aussi comme l’IA peut être utile pour gagner en efficacité. Elle peut vraiment être un partenaire de l’enseignant dans son travail, et en cela améliorer nos contenus, varier les modalités, favoriser la flexibilité, ce qui est indispensable pour faire réussir tous nos élèves le mieux possible.

Luc Trouche explique ensuite en quoi l’IA transforme épistémologiquement le travail mathématique scolaire, en invisibilisant les invariants conceptuels, les étapes exploratoires. Le statut de l’erreur, la nature de la preuve sont impactées, et l’auteur explique comment. Pour terminer, il éclaire son propos de l’exemple de la Chine, qui s’est emparée de l’IA comme objet de formation centrée sur l’intendance didactique de l’utilisation de l’IA dans l’éducation.

Screenshot

Évidemment, les collègues chevronnés (aimable façon de dire « anciens dans la fonction ») qui pratiquent et modélisent les usages de l’IA en éducation depuis un moment voient sans doute comme une évidence la nécessité « d’orchestrer plutôt que de déléguer ». Mais quid des enseignants qui arrivent au moment de cette transformation, et qui ne bénéficient pas des apports de l’expérience ? Ou des collègues résistants par anxiété devant les outils numériques ? Le risque est grand de s’engager dans des usages qui paraissent pertinents et efficaces, mais qui ne le sont pas, ou au contraire d’ignorer les usages intéressants, voire enrichissants de l’IA en éducation. Et même si de nombreuses formations existent, animées par des formateurs motivés et compétents, ces formations sont rarement déployées sur le temps long (par manque de moyens, pas par manque de volonté), ce qui pourtant est nécessaire pour cette thématique. Et puis bien souvent les volontaires se forment. Mais quand on est trop loin d’une question, on ne peut pas identifier ses propres besoins.

Sur le Facebook de Luc Trouche, vous pouvez retrouver des apports sur ce thème (et d’autres). Et vous pouvez aussi adhérer à l’APMEP, pour recevoir Au fil de maths et participer à un collectif réflexif et engagé.


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