Il y a quelques semaines un séminaire « Collèges en progrès » a eu lieu dans l’académie de Normandie. J’y étais en tant que membre de l’équipe ressource du plan Collèges en progrès, et aussi en tant que chargée de mission pour la lutte contre les vulnérabilités scolaires pour l’EAFC de Normandie.
Lors de ce séminaire, Laurence Schirm, la directrice de l’EAFC de Normandie, est intervenue sur la question des leviers favorisant le développement des pratiques collectives. Elle a attiré notre attention sur un point qui m’a fait réfléchir : « Je demande toujours aux formateurs de se poser cette question : et vous, quel est votre profil andragogique ? »
→ L’andragogie est la science et la pratique de la formation des adultes. Ce mot vient du grec andros (l’homme, l’adulte) et gogos (le guide, mener). En parallèle, la pédagogie s’adresse à l’enfant (paidos).
Cette question, je me la suis posée plusieurs fois, en particulier lorsque j’ai passé le CAFFA[1], puis le DU[2] « passeurs en éducation », et souvent au moment d’aller vers une nouvelle formation ou d’en réaliser le bilan pour moi-même. Mais, sans doute parce que je suis chargée d’une mission nouvelle dans l’académie et que je n’ai pas exactement occupé la fonction de formatrice en résidence auparavant, cette question de la posture andragogique a résonné différemment encore. Décidément, une carrière est une véritable aventure intérieure, aussi.
Je me souviens avoir été amenée à déconstruire complètement mes représentations mentales sur le métier de formateur, en préparant une de ces certifications. Je suis formatrice depuis fort, fort longtemps, et j’ai très longtemps considéré que formateur et enseignant, c’était à peu près la même chose : seul le public variait. Or, pas du tout. Et dans les faits je ne le vivais d’ailleurs pas ainsi : heureusement pour tout le monde, je n’agissais pas en formation comme en classe. C’eut été tout à fait inadapté, peu respectueux de mes collègues et promis à l’échec.
Formateur, c’est un métier à part entière. Cela me semblait évident pour d’autres domaines professionnels, car le formateur en entreprise, par exemple, n’exerce en général pas le même métier que les formés. Cependant dans l’éducation nationale les formateurs sont la plupart du temps des enseignants. Pour ma part, comme je suis enseignante du second degré, je suis « obligée » (et j’en suis ravie) d’être aussi en classe pour une partie de mon temps. Mais de ce fait j’exerce le même métier que les formés à qui je m’adresse. Les conséquences ne sont pas anodines : nous sommes des pairs, nous partageons une culture, une actualité, un bagage professionnel. Et comme je suis fondamentalement prof, j’envisageais alors mon rôle de formatrice comme une extension de ce métier qui m’anime : former pour contribuer à faire du collectif, pour partager, pour soutenir, etc. D’autre part, lorsqu’on est formateur d’enseignants comme je le suis, on demeure identifié comme enseignant pour l’éducation nationale. Sur mon bulletin de salaire ou sur Iprof, c’est ainsi que je suis désignée. Il n’est alors pas aisé de construire une double identité professionnelle.
Tout ceci montre comme il est important pour un formateur de penser son activité. C’est très important, parce que cela permet aussi de reconnaître pleinement les formés : ce sont des collègues autonomes, responsables, porteurs d’aspirations (qui les ont amenés à devenir enseignants) et d’une histoire (qui leur donne aussi des expériences). Et même si je n’ai jamais considéré les collègues comme des élèves, je me sens plus efficace, plus libre, capable d’aller plus loin maintenant que j’ai effectué ce chemin intellectuel et psychologique, de façon explicite, en me nourrissant de lectures et de formations. Sans cela, je n’aurais jamais pu comprendre la question de madame Schirm : quel est donc mon profil andragogique aujourd’hui ?

Dans le domaine de l’andragogie, j’aime bien le concept d’isomorphisme. Il ne s’agit pas d’une application bijective entre deux ensembles comme je l’ai appris pendant mes études de mathématiques, mais de l’idée que « les enseignants agissent devant leur classe non pas comme on leur dit de faire en formation, mais comme on le fait avec eux dans le temps de cette formation. »[3] Je ne me sens pas du tout coach, ni tutrice (je l’ai été en formation initiale, mais c’est un autre contexte). Je pense être régulièrement dans la posture de praticienne réflexive, pour aider à l’analyse, mais ce que je préfère, c’est l’accompagnement (les deux sont tout à fait complémentaires). Les apports de Maela Paul[4] m’ont beaucoup apporté. Être à côté des collègues, échanger, coconstruire, mettre en œuvre ensemble, partager le même réel, c’est ce qui m’épanouit le plus. De plus cela me permet d’être toujours sur le terrain, avec les collègues et donc les élèves. Et l’accompagnement résonne avec un concept qui m’est cher, et que j’ai pu formaliser grâce au travail remarquable d’ATD Quart-Monde[5], la parité d’estime : je peux ne pas comprendre l’autre, ne pas être d’accord, mais je l’estime pour ce qui l’est, car c’est toute son histoire, qui m’est inconnue, qui l’a amené là.
En fait, je fais deux beaux métiers. Encore plus beaux une fois que je suis capable de les conceptualiser pour moi-même.
[1] Certificat d’aptitude aux fonctions de formateur académique
[2] Diplôme universitaire
[3] https://www.cahiers-pedagogiques.com/wp-content/uploads/2019/01/organiser_la_cooperation_entre_eleves_-_fiche_11_andragogie.pdf
[4] https://pierrecarree.fr/2026/02/23/laccompagnement-par-maela-paul/
[5] https://www.atd-quartmonde.fr/actualites/lutter-contre-les-discriminations-sociales-a-lecole/
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