Normes normalisantes vs. normes vivantes

Le 22 septembre 2026 s’est tenu un séminaire « Collèges en progrès » dans l’académie de Normandie. En tant que membre de l’équipe ressource et chargée de mission de lutte contre les vulnérabilités scolaires par l’EAFC de Normandie, j’étais présente.

Une conférence nous a été présentée, par Catherine Delarue-Breton. Son propos m’a amenée à écrire trois articles : Verbaliser, oui mais pourquoi ?, Des dispositifs pour aider, oui, mais… et Travailler les langages pour faire de l’école un environnement capacitant. En voici un quatrième, sur la question des normes.

En tant qu’enseignante spécialisée, je suis souvent interpellée par mes collègues sur cette question de normes. Le comportement de tel(le) ou tel(le) élève, dans sa façon d’agir dans le groupe ou au travail, est-elle « normale » ou pas ? J’aurais bien envie de citer systématiquement le mantra de mon papa physicien : « si ça se produit, c’est que c’est normal », mais j’évite car je sais bien que la question réelle n’est pas une question de formatage, mais d’accès aux apprentissages. Je garde donc mes remarques-pipi-de-chat pour moi, et j’essaie de répondre à la problématique posée, toujours intéressante et motivante, et source de questionnements et de travail en équipe.

Lors de sa conférence, madame Delarue-Breton a évoqué cette question de normes, au travers de l’opposition des normes normalisantes vs. les normes normatives. Elle a cité la philosophe Laurence Cornu, qui distingue les deux :

Les normes normalisantes

Les normes normalisantes relèvent de l’arbitraire. Elles existent dans l’idée que la tâche se déroule bien, comme souligner un mot ou écrire à trois carreaux de la marge. Ce sont des règles déterminées, non nécessaires épistémologiquement. Tout un ensemble de référentiels, de procédures de contrôle, standardisent les comportements et les pratiques, de façon plus ou moins volontaire, plus ou moins consciente. Nous sommes nous-mêmes très impactés par certaines de ces normes, qui nous aident ou nous brident. En tous cas, les abandonner n’est pas forcément simple car elles constituent des repères dans nos zones de confort.

Je trouve que lorsqu’on est enseignant spécialisé, c’est un objet de formation et de travail particulièrement riche et important : identifier ces normes normalisantes pour réussir, sans coût excessif, à passer outre, à trouver d’autres moyens de donner des repères. Savoir faire évoluer ces normes, savoir les déplacer, c’est aussi de la flexibilité.

Il faut être vigilants, en tous cas, car la normalisation tend à gommer les singularités au profit d’un formatage globalisé. Or, s’il faut du commun, les singularités sont enrichissantes. Et puis chercher du sens, c’est bien : c’est entraîner sa réflexivité, exercer son libre arbitre. C’est mieux exister.

Les normes normatives

Les normes normatives sont relatives aux savoirs, à l’interprétation, à la réflexivité, à la potentialité, comme aligner les chiffres d’un calcul posé, distinguer cercle et rond, etc. On est au-delà des procédures routinisées des tâches : ces normes ont un sens pour les apprentissages, pour la compréhension et au final l’autonomie de pensée. Cela ne signifie pas qu’elles sont uniques : par exemple, on peut effectuer à l’écrit des multiplications bien différemment qu’en posant « comme chez nous ». Mais elles donnent du sens en contexte.

Pour Laurence Cornu, le concept de normes normatives est associé à des normes « vivantes ». Elle se réfère à des philosophes comme Georges Canguilhem (qui a écrit « l’homme moyen n’existe pas ») et Maurice Merleau-Ponty (pour qui le comportement d’un individu ne s’explique pas par des mécanismes automatiques, mais par sa propre réflexivité dans sa relation sensible avec son environnement). Cela renvoie à la capacité d’une personne ou d’un groupe à produire ses propres formes de pensée et de représentations, à inventer pour répondre à ses besoins dans un environnement donné.

Ces normes normatives (je préfère vivantes, pour ma part) réfèrent à une philosophie de la confiance, aux concepts de diversité, d’adaptation, à la capacité critique et finalement au sens.

Et chez nos élèves ?

Les élèves n’ont pas souvent conscience de cette disjonction des normes, et ce serait bien, pourtant. Eux-mêmes pourraient identifier dans quel champ on se trouve, jouer sur les normes normatives pour les développer, et questionner les normes normalisantes pour mieux les accepter ou proposer des alternatives.

Et pour nous enseignants, se questionner sur les normes permet de chercher à dépasser la normalisation des savoirs et des conduites à l’école, pour ouvrir un espace à la normativité des sujets, qui est l’appui d’une pédagogie critique.


En savoir plus sur Pierre Carrée

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Votre commentaire